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A l’automne 1967, j’entrais au collège. Je quittais mon école, mon quartier. Je quittais ces visages que je ne reverrais que sur des photos en noir et blanc, comme des traces carbonées d’un passé en voie de disparition.

Aujourd’hui, ces clichés me renvoient au dialogue du film « Guy » d’Alex Lutz, emprunté probablement au livre d’Annie Ernaux « Les années » : « Toutes les images disparaîtront. Tout s’effacera en une seconde… Dans les conversations autour d’une table de fête, on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage…13 ».

Cette course insensible contre le temps est perdue d’avance. Notre capital vie n’est pas une assurance, juste un crédit non renouvelable.

Pas de nostalgie. Juste une adaptation inéluctable au changement inéluctable. Ce qui n’était plus ne serait plus. Chaque jour, l’avenir m’engloutissait dans son flot d’actualités et de modes changeantes, dans l’insouciance des trente glorieuses.

A l’époque, je portais des chemises à fleurs, les mini-jupes envahissaient les rues, Antoine raillait Johnny, le Torrey Canyon s’échouait et créait la première catastrophe écologique reconnue, une femme courait un marathon pour la première fois, c’était le sacre d’Eddy Merckx, la Guerre des six jours venait de s’achever et celle du Vietnam s’enlisait…

Curieuse période mêlant douceur de vivre et violence, légèreté et tension.

Quelques semaines plus tard, la pilule était autorisée à la vente et 100 000 Américains marchaient sur le Capitole pour demander la paix au Vietnam.

Le monde allait changer, basculer dans la violence au nom du progressisme en France, dans le pacifisme contre la guerre de l’autre côté de l’océan.

Quelques mois plus tard, le monde avait effectivement changé, et moi aussi.

 

1968. Cette année résonne comme le symbole d’une rupture sociale, d’une évolution sans précédent dans la société française bloquée par son conservatisme et ses archaïsmes.

Mais à 12 ans, malgré une mère communiste qui me berçait au son de Jean Ferrat et de Léo Ferré, ces considérations m’échappaient. Je découvrais d’autres univers.

L’année précédente, nous avions déménagé dans le 9e arrondissement.

C’était encore la campagne marseillaise. Une maison individuelle avec un jardin. Un cerisier, un abricotier, une roseraie, un platane, un bassin avec des poissons rouges… Changement radical d’environnement. Pour le petit garçon que j’étais, le début d’une vie plus solitaire, loin des copains d’hier, loin des copains à venir.

Il est curieux de constater combien le passage d’un appartement à une maison avec jardin m’avait conduit à me replier sur moi-même. Je me méfiais de l’extérieur, des voisins, des bruits, des gens qui pouvaient me voir jouer… J’avais développé un instinct de protection excessif, un mélange de honte et de craintivité.

Ma chambre donnait sur une ferme sans âge. Des champs, des vaches et des moutons. Drôle d’horizon pour un enfant bercé par la mer, les vagues et la pêche.

C’était Marseille et ses paradoxes. Entre mer et collines, entre Manon des sources et Marius, la Provence de Pagnol n’était pas si loin.

Cette maison, en périphérie du centre de Marseille,jouxtait une colline à laquelle on accédait par un petit chemin. Les rues étaient désertes. Une source coulait encore dans une impasse voisine.

Avec mon père, j’allais chasser les papillons, que je collectionnais après les avoir endormis avec de l’éther. Nous allions aussi attraper des grenouilles dans des réservoirs d’eau. Difficile de l’imaginer quand on circule aux mêmes endroits aujourd’hui.

 

A suivre...

  1. « Guy », réalisé par Alex Lutz, 2018
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