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A la récréation, le choix était simple.

Jouer aux billes contre les platanes. Faire chuter le soldat tant convoité, qu’il fallait viser. Y perdre ses billes âprement gagnées dans d’autres jeux ou échangées pour obtenir la bille magique, celle qui devait gagner tout le temps. Se retrouver in fine sans soldat, sans bille magique, sans billes du tout. Le regard dévasté et le sac vide.

Ou faire des courses de voitures. Jouets que nous lancions de toutes nos forces dans une rigole bien lisse. Chacun avait trafiqué la sienne pour qu’elle roule loin. Chacun regardait la gagnante totalement déglinguée par ces longues glissades, avec envie et convoitise.

Et il y avait ce moment tant attendu des défis que nous nous lancions : le sprint.

La règle était sommaire. Courir le plus vite possible du premier platane jusqu’à l’entrée du préau. Une vingtaine de mètres. Du haut de nos 7-8 ans et de nos 120 cm, c’était une longue distance.

Le meilleur faisait l’objet de l’admiration et du respect de ses concurrents jusqu’à la course suivante.

Quand je revois les photos de classe, je revois aussi mes adversaires.

Je me souviens de leurs qualités, de leurs points faibles. Nous étions une trentaine dans ma classe. Nous nous suivions forcément d’une année sur l’autre. Inséparables pendant cinq années.

En ces temps-là, en primaire, les cours de gym n’existaient pas, les équipements sportifs non plus. Inutile d’évoquer les vêtements de sport, réduits à leur plus simple expression. Survêtements bleus le plus souvent, en jersey, qui, à l’époque naissante des jeans à pattes d’éléphant, étaient dénommés pattes de mouches… Il suffisait d’avoir de grands pieds pour ne plus ressembler à rien d’humain.

La honte envahissait les visages. Des oreilles décollées, amplifiées par des cheveux très courts, finissaient par avoir raison du peu d’estime de soi qu’il est possible d’avoir à cet âge délicat.

Nous étions en culottes courtes, été comme hiver. A nos pieds, de lourds brodequins lacés avec des crochets. Le froid des hivers marseillais, agrémenté du Mistral, nous piquait les cuisses. Les chutes étaient nombreuses, nos genoux en gardaient longtemps les traces.

Mais qu’importe, les courses se succédaient dès que le directeur regagnait son bureau et que son sifflet ne risquait plus de nous rappeler à l’ordre.

Nous formions des lignes de quatre, nous traversions la cour, et celui qui arrivait premier affrontait les autres premiers, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un seul vainqueur.

À ce jeu simple, deux enfants survolaient le lot. Leur rivalité sportive n’entamait pas leur camaraderie pour autant.

Le petit, aussi rapide qu’il était brillant en classe. Face d’ange et fils de l’épicière du quartier.

Et le grand, plus véloce qu’il ne brillait par ses notes. J’étais ce grand avec des oreilles décollées, toujours en haut des bancs pour la photo de classe, rarement en haut de son palmarès, presque toujours second dans ces sprints inlassables pour savoir qui était le plus rapide.

Quand j’ai quitté cette école, je m’étais promis de courir des 100m. J’entendais une part de moi dire : « Quand je serai grand, je ferai de vraies courses ! ».

Je ne savais pas ce que pouvait signifier précisément « grand ». Je savais juste que, plus tard, quand l’occasion se présenterait, je ne traverserais plus les cours d’école, mais j’irais courir sur une piste.

Celle que j’avais vue à la télé, que les premières diffusions sportives en noir et blanc faisaient découvrir au téléspectateur.

Il n’y avait de commentaires que pour Mimoun, Jazy, Zatopek, ces héros de l’après-guerre et des courses longues.

La France n’avait pas de modèles de sprinters. Elle s’illustrait dans l’endurance, en athlétisme comme en cyclisme. Cette endurance dont elle avait fait preuve pour sortir de la guerre.

Je n’étais pas de ce bois-là, ni de cette génération. Mon demi-siècle à moi serait celui de la vitesse.

A l’époque, je ne me demandais ni pourquoi ni d’où venait cette énergie consacrée à courir le plus vite possible, à courir plus vite que les autres. C’était ainsi. J’aimais ça.

Une façon de me mettre en lumière en allant à sa vitesse, peut-être. Une façon inconsciente de défier le temps.

« Chacun de nous, en sa prime jeunesse, sait quelle est sa légende personnelle12 ».

12. Paolo Coelho, L’Alchimiste, 1988

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