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En bons Marseillais, le dimanche nous allions souvent à la pêche. Mon père avait un petit bateau à moteur, au Pont de la Fausse Monnaie. Il était à terre. Le mettre à l’eau ou le sortir de l‘eau se faisait à la force des bras. Il fallait aussi installer le moteur et le retirer puis le transporter dans un petit local. Tout cela demandait une réelle force physique, une certaine abnégation aussi. La passion de mon père pour la pêche devait être son carburant pour accepter de telles contraintes.

Nous étions des pêcheurs « lève-tard ». Au mieux à 10h sur un poste, nous rentrions dès 13h quand la brise se levait ou que nous avions trop faim, enfin, surtout moi… Mon père se voulait l’un des meilleurs pêcheurs de cette société nautique. Il fallait compter sur lui au concours de pêche annuel. Le seul bémol, c’est que nous partions toujours après l’heure pour rentrer avant l’heure. Nous avions souvent plus de poissons que les autres, mais nous n’étions jamais classés… Peu nous importait.

J’ai appris avec lui comment ferrer le poisson, comment savoir qui était au bout de la ligne et surprendre l’animal avant qu’il ne le fasse lui-même. J’ai vécu des matins magiques et magnifiques avec des prises de toutes sortes, de la girelle au pageot, de la pieuvre à la grosse pierre remplie de succulents violets, jusqu’à pêcher avec notre ancre le câble téléphonique reliant la côte au Frioul, que mon père remonta de 20m de fond jusque sous le bateau, à la force de ses bras… avant de comprendre et d’abandonner l’ancre.

Plus tard je m’adonnais à la plongée sous-marine. Il m’accompagnait encore, veillant sur moi, vivant à travers moi ce qu’il ne pouvait plus faire. Encore plus tard, j’ai acheté un bateau au Vieux-Port. Fini la galère, aux sens propre et figuré, de la mise à l’eau. Il a pu vivre sa passion quelques années de plus, sans ruiner sa santé.

Mais en cette année 1967, avoir un vélo pour aller au collège fut aussi une étape importante.

Ce vélo, symbole d’une autonomie grandissante, mon père l’avait récupéré chez mon demi-frère. Un vélo de course, guidon recourbé et roues fines s’il vous plaît, cependant assez délabré. Il fallut demander à un artisan local de le remettre en état.

Je me souviens de mon impatience et de la colère que j’avais exprimée lorsqu’on m’avait dit qu’il ne serait prêt que la semaine suivante.

Je me souviens de la tristesse de mon père et des larmes coulant sur son visage à cause de mon attitude.

Lui n’avait eu ni vélo, ni pavillon arboré, ni collège, ni parents pour l’entourer.

Il avait survécu toute sa vie, gravissant de tout petits échelons sociaux qui représentaient des montagnes, sans aucun diplôme, au bord de l’illettrisme.

Il avait connu la pauvreté d’un enfant orphelin à 4 ans dans le quartier du Panier, une vie entière de résilience par l’inventivité et le travail.

Et moi je jouais les enfants capricieux pour un vélo à trois sous. Je ne pouvais comprendre ses larmes, mais je me souviens nettement de ma culpabilité diffuse.

Elle est toujours présente, plus du tout diffuse. Et je ne pourrai jamais lui dire. Il n’est jamais trop tard, dit-on… jusqu’au jour où il est trop tard…

 

A suivre....

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