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Mon statut changeait dans le club, dans les cours d’EPS du lycée, dans le regard connaisseur de Daniel. Il l’avait flairé, bien entendu, depuis l’épisode du maudit relais, mais ne s’attendait pas à une telle éclosion.

Pour tout le monde, je sortais de nulle part. Pour moi, c’était la fin d’un rêve et le début de la réalité. J’étais là où je voulais être depuis tant d’années, et même au-delà. Je n’étais plus nulle part, j’étais ici et maintenant, j’étais chez moi, au pied de ce qui allait devenir mon petit royaume.

Cette éclosion qui me faisait changer de statut me propulsait aussi vers des sensations nouvelles, des problématiques personnelles inconnues : gérer une ambition naissante, maîtriser la peur de l’échec, composer avec les études, protéger ma santé… Mais tout cela, aujourd’hui quand j’y repense, n’était que du bonheur.

Tout au long de la saison j’engrangeais de l’expérience.

Je finissais second aux Championnats d’académie, derrière Christian, en 10s8. Je me qualifiais ainsi pour les Championnats de France à Paris. Je découvrais alors la liste des compétiteurs. Et pour la première fois, je figurais sur cette liste.

Je me situais dans la « hiérarchie » des sprinters scolaires. Ils étaient nombreux devant moi. Je mémorisais leurs noms. Nous allions nous confronter régulièrement.

Le manque d’expérience, la tension du voyage, ne me permirent pas de courir comme d’habitude et de rééditer un bon chrono. Je sombrais en série en 11s2. Un peu dépassé par l’ambiance et la pression de la chambre d’appel dont je n’avais pas l’habitude. Ce niveau d’organisation, de protocole, de règles à respecter, faisait partie de mon apprentissage. Il me fallait avancer, gravir marche après marche.

Une contre-performance qui ne m’atteignait pas tant que cela.

Comme le précédent, ce déplacement avait ce parfum de bonheur et de légèreté qui rendait la vie finalement facile. Ce n’était qu’une occasion ratée, pas la fin de mon début de carrière. J’aurais aimé une finale, mais c’était prématuré, peut-être trop ambitieux.

Je ne jouais toujours pas du piano, mais je faisais mes gammes en attendant le prochain spectacle.

J’avais gagné mes galons de sprinter, c’était l’essentiel. Mes concurrents, durant le reste de la saison, savaient à qui ils avaient affaire. C’était déjà ça.

J’avais acquis, au moins dans ce domaine, une confiance en moi inconnue jusqu’alors, une estime de moi qui prenait corps au fil des courses. Le regard de mes coéquipiers du club me le montrait à chaque entraînement.

La saison estivale en club me permit de m’aguerrir au contact des coureurs plus chevronnés et de renouer, pour le compte du club, avec le relais 4x100m. Je réussissais quelques bons chronos sous les 11s, prometteurs pour les années à venir.

Mais cette saison fut marquée aussi par un coup d’arrêt brutal et une première déception sportive.

Mes performances de l’année m’avaient permis de me qualifier pour les Championnats de France UFOLEP (Union Française des Œuvres Laïques et d’Éducation Physique), Championnats parallèles à ceux de la FFA. J’avais bon espoir de figurer dans la finale, et pourquoi pas de monter sur le podium.

En rentrant d’un entraînement, je fus victime d’un accident de cyclomoteur. Nez fracturé, lèvre déchirée et quelques brûlures, j’atterrissais aux urgences. Mon rêve de Championnats s’évanouissait. La frustration fut grande, mais je n’avais aucunement le choix.

Des années plus tard, le même scénario se reproduira, comme un bégaiement de l’histoire.

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