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Je suis né en décembre 1955. Quelques semaines avant le redoutable hiver 1956.

À l'époque, mon père avait 42 ans, ma mère 32, et chacun une première vie maritale. Ils avaient vécu la seconde guerre mondiale dans une ville dévastée par les bombardements.

A l’image de la cité phocéenne, ils se reconstruisaient doucement, chargés des scories du passé, des blessures d’une vie parfois difficile, d’une enfance chaotique.Leur attitude résiliente était toutefois très distincte.

Mon père portait en lui l’art de la « débrouille », celui que la vie d’un orphelin imposait de maîtriser, au début du XXe siècle, dans le quartier du Panier.À 14 ans, il avait commencé à travailler en tant qu'apprenti pâtissier, puis, après-guerre, avait entamé une carrière de cuisinier dans un hôpital de Marseille. La mer était son domaine, et la pêche, en bon Marseillais, sa passion.

Quant à ma mère, elle était également employée dans les hôpitaux. Après avoir obtenu son BEPC, elle s'était rapidement dirigée vers les soins.

Et moi, c’est chez ma grand-mère maternelle que j'ai passé mes premières années, jusqu'à mon entrée à l'école primaire.

Si j’évoque l’après-guerre, c’est que plus de quinze ans après la fin du conflit, les quartiers, et leurs murs, portaient encore les stigmates des combats violents, des destructions subies sous l’occupation allemande puis à la Libération.Quartiers rasés et immeubles effondrés n’avaient pas disparu. Des impacts de balles sur les murs et le mot « Abri » étaient encore visibles sur certaines façades. Quelques fantômes de héros résistants hantaient des familles comme la mienne.Ainsi les souvenirs du pont transbordeur détruit, du quartier du Panier rasé, du « quartier réservé » et de ses « filles soumises », des femmes tondues à la Libération… nourrissaient les conversations familiales.La guerre était bien présente dans l’inconscient collectif des familles. Le baby-boom qui lui avait succédé prenait ses racines dans la peur, les privations et l’espoir d’une vie meilleure.

Chacun avait ses plaies, béantes ou cachées. Elles persistaient dans la vie privée comme dans la vie publique.

J’habitais rue Louis Astruc, face à l’hôpital de la Conception. Marseille, cinquième arrondissement.Ma mère y exerçait, d’abord aide-soignante puis infirmière de nuit. Je la croisais en partant à l’école. Mon père travaillait, lui, dans un hôpital plus éloigné. Ils se rencontraient tôt le matin dans les escaliers.

Tous deux, divorcés et remariés, avaient déjà eu un enfant. Mon demi-frère, fils de ma mère, bien plus âgé, resta quelques mois avec nous, otage d’un conflit familial que j’ignorais et qui en faisait un rebelle assumé, au grand désespoir de notre mère. Il avait 16 ans quand j’entrais à l’école primaire. Mes parents lui avaient fait de la place dans l'appartement. Il disposait d'une chambre tandis que je dormais sur un canapé ou coincé entre mes parents.Pendant son adolescence, il a rompu les liens avec sa famille et l'école, pour finalement passer toute sa vie en dehors de la société. Je ne sais pas ce qui a nourri notre proximité. Nous étions et sommes encore très différents. Aujourd’hui je mesure la chance d’avoir bénéficié d’une cellule familiale, qui, si elle n’était absolument pas parfaite, était source de stabilité, au moins dans les apparences. Il est possible qu'il ait été affecté par cette comparaison. Il avait cependant trouvé un père de substitution authentique, à savoir le mien, qu’il vénérera jusqu'à ce qu'il ne soit plus là.

Pendant cinq ou six ans, ce quartier dit de « La Conception » a été mon domaine, mon royaume. C'était la moitié de ma vie à ce moment-là. Il était sûr, sans les dangers imaginables aujourd'hui.Se déplacer seul pour aller à l'école n'était pas un privilège, simplement une habitude, comme aller chercher du pain ou des bonbons dans les petites épiceries et boulangeries d’à côté.

Une ferme avec des vaches se trouvait non loin de là. Nous nous rendions en plein centre-ville pour acheter du lait frais.

On y croisait le rémouleur avec sa charrette, qui aiguisait les couteaux à même la rue, après avoir appelé le client d’une voix forte et reconnaissable.

C'était là aussi qu'on rencontrait la vendeuse de limaçons, poussant sa carriole avec deux bassines remplies d'eau, de sel, de romarin et... de limaçons. Spécialité provençale à « A l'aïgo sau lei limaçoun, n'e'n a dei gros e dei pichoun ! », criait-elle dans la rue. On se penchait au balcon pour voir où elle était avant de descendre les escaliers à toute vitesse pour ne pas la rater. Aucun risque cependant, la pauvre vieille se déplaçait lentement.

Elle versait les petites bêtes bouillies dans un cornet en papier. Nous les dégustions en les extirpant de leur coquille avec une aiguille.

Elle illustrait le travail de ces femmes âgées, souvent seules, qui cherchaient un moyen de subsistance.

Je ne le savais pas à l’époque, mais elle incarnait toute la résilience d’une partie de la population marseillaise. Ma grand-mère paternelle, qui vendait de l’or et du poisson afin de nourrir ses deux enfants, en était une autre illustration.Issue de l’immigration italienne, elle avait vécu dans le célèbre quartier du Panier. Veuve très tôt, elle devait joindre les deux bouts toute seule comme le faisaient bon nombre d’habitants de ce quartier pauvre et populaire.Je ne l’ai jamais connue. Sur la seule photo que j’ai d’elle, son regard est sévère. Et d’après mon père, il n’y avait pas que le regard qu’elle utilisait pour faire preuve d’autorité.

Il en portait certains stigmates. Stigmates qu’il pouvait exprimer, parfois, dans son couple, et qui me terrorisaient.

Dans ma rue, on croisait aussi les charbonniers, dépenaillés, noirs de suie, qui livraient les quelques maisons encore équipées de poêles à charbon.Ils étaient souvent grands et forts, portant sur leurs épaules de lourds sacs qu’ils devaient monter dans les étages.Leur allure faisait peur aux petits, et les parents, habiles manipulateurs, se servaient de leur image pour rappeler à l’ordre un enfant trop rebelle.

« Si tu n’es pas sage, le monsieur noir pourrait bien t’emporter dans son sac… ». Rudement efficace.

Ma grand-mère, qui m’éleva jusqu’à l’école primaire, appréciait cet argument particulièrement sédatif.

A suivre...

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