La musique se combinait aussi avec mon rapprochement vers la première fille qui porta son regard sur moi avec une douceur inconnue, D. . Sans provocation, avec une naturelle bienveillance et une débordante tendresse. Une joie communicative, une complicité immédiate, un sourire de princesse et un regard de braise.
Mon monde basculait encore et encore le 23 décembre 1970, sur une chanson de Georges Harrison, « Isn’t it a pity », et ses sept minutes de corps à corps qui resteront gravées dans nos deux mémoires.
Ce premier baiser me fit grandir en quelques secondes. Je quittais l’innocence infantile pour l’adolescence affirmée.
Le vilain petit canard se métamorphosait en un prince charmant.
Le 25 décembre, nous avions chaque année une réunion de famille festive.
Je me revois regarder tous ces adultes empêtrés dans leurs vies qui me semblaient tellement banales et inutiles…
Moi, je volais au-dessus d’eux, un sourire béat au coin des lèvres. Je me sentais libre et je rayonnais intérieurement, je me sentais le gardien de ce baiser dont ils ne connaîtraient jamais la saveur ni la suavité.
La musique nous avait rapprochés, et l’athlétisme scella notre relation car elle aussi sprintait. Nous partagions ce lien entre nous comme une évidence supplémentaire que notre rencontre n’était pas anodine.
Mais un soir, le corbeau noir du collège nous interpella, tous les deux. Nous venions de nous dire au revoir dans la salle de permanence en échangeant un baiser des plus chastes.
C’en était trop pour le gardien des mœurs, du vice et de la vertu, et de la bienséance. Un taliban avant l’heure.
La convocation chez le directeur de l’établissement pour un rappel violent à l’ordre moral eut un effet dévastateur sur nos parents, qui jusque-là avaient été parfaitement neutres.
Ma mère, tellement terrorisée par le fait que j’aurais pu me faire renvoyer, comme son premier fils, mon demi-frère, avait pu l’être dans son autre vie, m’interdit de la revoir, accompagnant son anathème d’un langage fleuri.
Difficile quand on est dans la même classe, difficile quand on est amoureux, difficile quand l’histoire vient à peine de débuter.
Elle et moi entrions dans la clandestinité, comme des Roméo et Juliette de pacotille, sans comprendre pourquoi les adultes nous bannissaient pour si peu, sans savoir que toute notre vie serait marquée par cet incident.
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Ma mère venait de passer, sans le savoir, tragiquement, dans le camp de mes ennemis. Je ne disais plus rien, j’étais un sous-marin en plongée profonde, tout ce qui advint par la suite était hors de son radar.
Longtemps je lui en ai voulu. Ce n’est que des décennies plus tard que j’ai pu lui en parler. Ce n’est que des décennies plus tard que je lui ai pardonné, peu avant son départ.
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